JEAN MARINET OU
ITINÉRAIRE D'UN JEUNE RÉSISTANT

 

Sommaire


A) Les racines de mon entrée en résistance
Je suis né à Vouvray, village voisin de Bellegarde, dans l’Ain, le 21 juin 1924. J’ai passé toute ma vie à Bellegarde, hormis la période pendant laquelle j’ai été élève au Lycée Lalande de Bourg en Bresse. Je suis issu d’une famille ouvrière et j’ai connu la période de 1936 à 1939, marquée par le Front Populaire et la guerre d’Espagne, à travers la vie de mon père, militant syndicaliste très engagé. La montée du nazisme en Allemagne était un sujet d’inquiétude car nous avions compris quelle était sa véritable nature.
C’est au cours de ma scolarité au Cours Complémentaire (qui correspondait aux actuels Collèges) que d’excellents et dévoués maîtres m’ont préparé au Concours d’entrée à l’École Normale d’instituteurs. Pour un adolescent de famille modeste, c’était le seul moyen d’accéder au second cycle de l’enseignement secondaire, comme boursier d’État. J’ai donc intégré le lycée Lalande à la rentrée de 1941 (Il faut savoir que le gouvernement Pétain, dès 1940, avait fermé les Écoles Normales, coupables d’inculquer aux futurs instituteurs une idéologie de gauche responsable selon lui de la défaite de 1940).
Me voilà lycéen de fait mais toujours normalien dans ma tête. Pendant l’année de seconde, nous nous sommes sentis un peu étrangers à ce milieu essentiellement bourgeois, puis l’intégration s’est faite, mais nous avons cependant conservé une forte solidarité de groupe. Je m’intéressais fortement aux événements et supportais difficilement le régime autoritaire, voire fascisant, imposé par Pétain et dont nous subissions les contraintes jusque dans notre vie quotidienne. Dès l’arrivée au pouvoir de Pétain, j’ai vu la police perquisitionner notre appartement, à la recherche des fonds et documents concernant le syndicat C.G.T. des transports dont mon père était le secrétaire départemental, l’union locale des syndicats C.G.T. et la "Libre Pensée" qui avait alors la réputation d’être l’antichambre de la franc-maçonnerie. Aussi, lorsque, en 1942, mon camarade de promotion Paul Morin me proposa d’adhérer au mouvement de Résistance "Libération" j’ai accepté avec enthousiasme. Je me souviens de lui avoir précisé que, pour moi, le devoir patriotique de lutter contre l’envahisseur allait de pair avec la nécessité de combattre le fascisme à la française installé par Pétain et le nazisme. La résistance s’est donc développée au sein du lycée. Chef de sizaine puis d’une des deux trentaines constituées, j’ai participé à toutes les activités et missions qui nous furent confiées et qui sont relatées dans l’ouvrage collectif que nous avons publié en 1995 sous le titre : "Histoires peu ordinaires de lycéens ordinaires". L’unification des mouvements de résistance étant réalisée, nous étions devenus les "Forces Unies de la Jeunesse" (F.U.J.).
Parallèlement, j’étais impliqué dans la résistance à Bellegarde où mon père avait été chargé de mettre sur pied l’Armée Secrète du secteur "CRISTAL 4" et me confiait parfois certaines missions. J’ai participé chez moi, avec les amis de mon père à la confection manuelle et à la distribution nocturne des premiers tracts résistants apparus à Bellegarde et qui portaient la signature du M.O.F. ("Mouvement Ouvrier Français", cf. mission Morandat). Cela faisait suite à la visite à Bellegarde de Madras ex-dirigeant départemental de la C.G.T.
Avec l’assentiment de mon père, le 14 juillet 1943, Roger Guettet, Jean Lacharme et moi-même avons nuitamment remplacé le drapeau tricolore de la légion des combattants qui flottait au sommet d’un mât installé près du monument aux morts, par un drapeau frappé de la croix de Lorraine. J’ai renouvelé cette opération le 1er mai 1944 avec Roger Guettet seulement, Jean Lacharme ayant été arrêté et déporté. Profitant de mes déplacements entre Bellegarde et Bourg mon père me confiait du courrier à déposer dans la boîte à lettres du dentiste Charvet, responsable du service des renseignements au sein du comité départemental des M.U.R. (Mouvements Unis de Résistance), ou dans celle de R. Greuzard, président de ce comité. J’ai transporté le "plan vert" du secteur "CRISTAL 4" chez Ricoud à La Cluse, qui devait le transmettre à "Ravignan" (Elie Deschamps) à Oyonnax. A l’inverse, j’ai apporté à Bellegarde dans ma valise de lycéen des journaux clandestins, des explosifs et des détonateurs, en compagnie de mon ami Roger Guettet.
En 43, l’occasion m’a été donnée d’éviter à mon cousin René Bochet un sort funeste: au printemps, il avait été chargé par mon père d’assurer la liaison pratiquement quotidienne entre lui et les groupes de réfractaires installés par l’A.S. de Bellegarde en différents points du plateau de Retord. Il était en possession d’une fausse carte d’identité indiquant qu’il était bûcheron. Au mois d’août, lors d’une opération de Gendarmerie Mobile (G.M.R.) organisée par le virulent sous-préfet de Nantua, il fut arrêté à Cuvéry et incarcéré à Nantua dans la prison qui abrite maintenant le musée départemental de la Résistance et de la Déportation.
Mon père me chargea de lui rendre visite. Je me présentai donc devant le procureur, monsieur Davenas, pour obtenir un "permis de communiquer". J’étais venu à vélo. À ses yeux, ce jeune homme en short et bien bronzé pouvait avoir l’apparence d’un maquisard. Il me toisa avec un léger sourire. Je sollicitai donc la permission de rendre visite à René Bochet. Nouveau sourire du juge qui me répondit : "Vous prétendez que ce jeune homme est votre cousin alors que vous ignorez que son prénom est Marcel et non pas René". Je dus alors me lancer dans une justification plus que confuse pour expliquer que dans notre famille on utilise souvent le deuxième prénom jusqu’à en oublier l’existence du prénom officiel… J’obtins tout de même le précieux papier. Le tribunal, plutôt bon enfant et faute de preuves le condamna à un mois de prison, déjà effectué en préventive. René allait être libéré de suite.
À la sortie du tribunal, je rencontrai son avocat, maître Rogier, que je remerciai pour sa réussite mais qui me doucha aussitôt en m’annonçant qu’il ne serait pas libéré car le sous-préfet, mécontent de la décision du tribunal, avait signé un mandat d’internement administratif. Le gouvernement avait effectivement institué ce système qui permettait d’emprisonner quiconque en faisant fi de toute procédure. L’affaire devenait grave car cela voulait dire qu’il serait transporté à Bourg, peut-être dès le lendemain, puis à la centrale d’Eysses comme Morin et Cochet, et enfin en déportation. Que faire le plus rapidement possible ?
Je me rendis donc chez le docteur Mercier, chef de l’A.S. de Nantua pour lui expliquer la situation et lui demander d’organiser un commando pour intervenir au cours du transport. Énorme sottise de ma part ! Le docteur Mercier qui ne me connaissait pas était obligé de m’éconduire vertement. Je pensai alors à Ricoud, de La Cluse, qui me connaissait mais n’avait pas la possibilité de réunir un commando dans un délai aussi court. Il me fallait donc revenir à Bellegarde le plus rapidement possible. C’est alors qu’en traversant Nantua à la nuit tombante, j’eus la surprise de rencontrer mon cousin ! Il avait été libéré sans avoir eu connaissance du mandat du sous-préfet qui était arrivé trop tard à la prison, après la levée d’écrou. Le procureur Davenas, dont j’ai appris plus tard qu’il était résistant, avait retardé la transmission le temps nécessaire. René prit donc mon vélo pour revenir à Vouvray se cacher pendant que je rentrais par le train. Le lendemain matin, la police des renseignements généraux fut chargée de le retrouver, mais je rencontrai en ville le policier résistant Monval qui me donna l’information, ce qui nous permit d’organiser son départ vers une cachette plus sûre en Haute Loire. (Ce petit récit illustre que, dans le contexte de l’occupation, une affaire somme toute bénigne, pouvait se terminer tragiquement).
Le 24 novembre 1943, les internes des classes de 1ère et de terminales travaillent en salle d’étude après le repas du soir. Les élèves paraissent studieux, trop penchés sur leurs cahiers à cause d’un éclairage insuffisant. Je n’ai pas le cœur au travail, il se passe tellement de choses à l’extérieur.
Soudain, le concierge apparaît et me fait signe de le suivre. On m’attend au parloir. Que se passe-t-il pour que j’aie une visite à une heure aussi tardive ? Deux amis de ma famille, M.Gropiron et M.Bailly garagiste à Châtillon en Michaille et responsable de la Résistance dans ce village, sont là, venus de Bellegarde en voiture… Leur visage est grave…
"Ton père et ta mère ont été arrêtés aujourd’hui par la Gestapo sur leur lieu de travail. Ta mère a été relâchée, mais ton père doit se trouver maintenant à la prison de Gex. Toi, tu ne sembles pas menacé, car les Allemands n’ont pas fait mention de ton existence, mais il faut que tu préviennes les dirigeants départementaux que nous ne connaissons pas".
C’est le choc ! Et pourtant je sais bien que c’est le risque que nous avons tous accepté de prendre. Je pense à ma mère, complètement impliquée elle aussi dans ce combat. Je sais qu’elle sera forte. Mais comment réagira ma jeune sœur, qui, malgré ses onze ans, doit être parfaitement consciente de la gravité de l’événement ?
Il faut réagir, ce n’est pas le moment de flancher…
Mon père est le chef de secteur de l’armée secrète. Il connaît l’identité et l’adresse des dirigeants départementaux des M.U.R. (Mouvements Unis de Résistance). Sa grande force de caractère est bien connue, mais on sait que la Gestapo pratique des techniques d’interrogatoire qui peuvent briser les plus courageux. Il faut donc donner l’alerte immédiatement.
Je ne dois rien laisser paraître, attendre le coucher et l’extinction des feux, me relever discrètement et "faire le mur". Une fois dehors, je me déplace avec prudence pour éviter d’être contrôlé par une des patrouilles allemandes ou miliciennes qui circulent en ville toutes les nuits. J’atteins enfin la rue de la Citadelle devant le domicile de Monsieur Greusard (dit Dupleix dans la Résistance) le président des M.U.R. Je frappe longtemps sans obtenir de réponse. Enfin, la porte s’entrouvre à peine et une dame apparaît. Malgré mon insistance, elle refuse de me recevoir. Monsieur Greusard est absent, prétend-elle. Je ne peux que lui donner le message. J’ai appris plus tard, de la bouche de Monsieur Greusard, qu’à ce moment même, se tenait chez lui une réunion des dirigeants départementaux avec le colonel Romans, chef des maquis.
Celui-ci, dès le lendemain, mit sur pied deux corps francs de maquisards pour intervenir sur la prison de Gex. Ce fut en vain, car on apprit que mon père avait été transporté tout de suite à la citadelle de Besançon. Deux mois plus tard, il était expédié au camp de Struthof avec la mention NN* sous le matricule 6175. Au bout de neuf semaines, il décédait de froid, de faim de coups et d’épuisement par le travail. Le seul de ses compagnons de misère, M. Demornex de Saint Jean de Gonville, qui ait pu survivre m’a raconté qu’il l’avait tenu mort dans ses bras sur la place d’appel car, au Struthof, les NN devaient être présents à l’appel, même morts.
L’arrestation à Bourg, puis la déportation de Marcel Thenon, Paul Morin, Marcel Cochet notre prof de gym, de René Lèthenet et surtout de mon père à Bellegarde marquèrent douloureusement cette période, sans entamer ma détermination et celle de mes copains. C’était le risque accepté.

* : par ordonnance du 7-12-41, Hitler crée pour les déportés résistants jugés les plus dangereux une nouvelle catégorie, la plus maltraitée de toutes, les NN. Soumis aux pites traitements, s'il était encore possible de faire pire, ils devaient disparaître sans laisser aucune trace, entre Nuit et Brouillard (Nacht und Nebel).

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B) Mon activité de résistance à l'intérieur du lycée
J'ai donc adhéré au mouvement "Libération" qui, après la fusion des grands mouvements de résistance se fondra dans les F.U.J. (Forces Unies de la Jeunesse). Le premier objectif fut de recruter de nouveaux volontaires en prenant soin de s’adresser à des condisciples supposés sûrs et discrets. Je forme une "sizaine", ainsi que Niogret, André, Alland et Bouvet, constituant ainsi une "trentaine" dirigée par Paul Morin. Une seconde "trentaine" voit le jour en janvier 43. D’où une nouvelle organisation: Marcel Thenon, chef du secteur de Bourg, secondé par Paul Morin (Alland et moi-même étant respectivement responsables des deux trentaines du lycée). Ce dispositif sera malmené par les arrestations de Morin et Thenon en 43; Niogret et Guilland les remplaceront.
La distribution des journaux et des tracts à l’intérieur du groupe ainsi que vers l’extérieur est une de nos tâches majeures. Nous luttons aussi contre la propagande pétainiste animée par le professeur de lettres Jolyon qui s’appuie sur quelques jeunes collabos adhérant à l’organisation "Jeunesse de France et d’outre-mer". C’est ainsi que tous les portraits du Maréchal placardés dans les couloirs et les salles de classe disparaissent une nuit et sont remplacés par des effigies de De Gaulle. Nous organisons le chahut des conférences ou séances de cinéma de propagande (le film "Le juif Suss" par exemple). Le 11 novembre 43 tous les internes présents au réfectoire de midi se mettent debout à mon signal pour observer une minute de silence. Lors de nos déplacements en ville pour aller au stade, en rangs et au pas cadencé, nous chantons des chants patriotiques comme "Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine" lancé par François Rabuel avec la complicité active de notre professeur d’éducation physique Marcel Cochet. Il nous est même arrivé, une fois, de le faire en emboîtant le pas à une colonne allemande marchant au pas cadencé et chantant "Heili, Heilo", colonne que nous avons suivie avenue d’Alsace Lorraine en nous détournant de notre itinéraire habituel. Inconscience, imprudence, provocation inutile… mais nous avions 18 ans !
Notre objectif est cependant de combattre militairement le jour venu, donc de se familiariser avec les armes. Un tour de rôle est organisé qui conduit chaque jeudi, jour de sortie l’après-midi, une sizaine chez Marcel Thenon aux cités S.N.C.F. ou à la ferme des parents de Bouvet pour l’initiation au montage et démontage de la mitraillette STEN. Notre situation d’internes au lycée ne nous permet malheureusement pas de participer aux actions des F.U.J. de Bourg comme l’attaque du parc automobile des Tramways de l’Ain, le coup de main sur du tabac, la destruction du fichier départemental du S.T.O., entre autres. Il m’est cependant arrivé de frôler la catastrophe au printemps 44, lorsque, au cours d’un déplacement sportif dans le train de Bourg à Lyon, j’ai défié un officier allemand: pour faire asseoir ses hommes, il nous ordonne de laisser notre place et de passer dans le couloir. Mon évidente mauvaise volonté l’ayant irrité il m’envoie un coup de poing dans la figure. Par un réflexe stupide, je lève le poing comme pour le lui rendre, mais je n’ai pas le temps d’achever mon geste et subis illico un passage à tabac en règle! Ma carte d’identité confisquée, je suis en état d’arrestation. Heureusement, dans le compartiment voisin, se trouve un homme qui est interprète au bureau du service du travail allemand à Bourg. Il sait calmer l’officier et obtenir qu’on me relâche. En descendant du train, je n’en mène pas large, croyant sentir le regard haineux de l’Allemand dans mon dos, craignant qu’il ne m’abatte.
Mais le plus grave est à venir :
le 5 juin 44, dans une de ces fameuses tractions-avant noires, mitraillette à la main, je fais partie d’un commando de 5 membres dont trois lycéens, élèves-instituteurs, Gilbert Guilland, Roger Guettet et moi-même. Notre mission est d’intercepter le caissier de la Trésorerie Générale qui transporte chaque matin des fonds importants de la Banque de France à la T.G. Il est accompagné et protégé par un inspecteur de Police, mais il est convenu qu’il se laissera faire. L’opération était ordonnée par le colonel Romans qui allait avoir besoin de sommes importantes pour organiser l’insurrection générale prévue pour le jour du débarquement. L’attaque doit avoir lieu rue Teynière, devant la porte de l’établissement. Notre voiture est arrêtée dans la petite rue Gustave Doré. Le caissier doit apparaître à 9 h.14. Je descends de la voiture, armé seulement d’un pistolet et m’engage dans la rue Teynière de façon à le voir arriver et donner le signal de l’intervention. À ce moment, une camionnette arrive à toute allure de la place Edgar Quinet et s’immobilise devant l’entrée de la rue Gustave Doré. Elle est conduite par le milicien d’Ambert de Sérillac. En même temps des miliciens armés surgissent de tous côtés. C’était un piège, nous avons été vendus! Séparé du groupe par la camionnette et les miliciens, j’essuie quelques tirs mais peux disparaître par la rue Thomas Riboud. La traction avant est criblée de balles, cependant Guilland et Perret peuvent s’échapper à travers un immeuble voisin. Malheureusement, Poney et Guettet sont blessés et capturés après avoir blessé grièvement le milicien d’Ambert.
Indemne, mais identifié et recherché pour être exécuté par la Milice, je croise ses patrouilles en ville, le cœur battant. Que puis-je faire avec mon Colt ? Cependant, je dois circuler pour informer l’organisation et mettre en garde mes amis encore au lycée. Pierre Figuet, chef de sizaine, est alerté et réunit ses camarades qui décident majoritairement de rester pour leur dernière épreuve du bac. En fin d’après-midi, la Milice envahit le lycée pendant cette épreuve et arrête avec brutalité la cinquantaine de lycéens et de professeurs présents. Onze jeunes sont maintenus en détention, et subissent un interrogatoire particulièrement musclé dont Figuet supporte encore à ce jour des séquelles. Ils seront déportés quelques jours plus tard. Le soir je rencontre le lieutenant Philippe, notre chef de compagnie, auquel je demande si une action est envisagée pour tenter de récupérer les deux blessés prisonniers. La réponse est négative. Je décide donc, avant de rejoindre le maquis F.U.J. de me rendre à Bellegarde pour rencontrer la maman de Roger, car j’étais persuadé qu’il allait être fusillé. Le lendemain je réussis à prendre le train à Bourg, malgré la surveillance de la gare, grâce à l’aide de mon ami Georges Mellet. Bloqué à Ambérieu, je suis hébergé chez un ami sûr, Henri Passin. Le lendemain, je me faufile dans la "vigie" d’un wagon de marchandises et débarque à Bellegarde en sautant avant l’entrée du train en gare. Madame Guettet est déjà partie à Bourg, mais cela me permet de rassurer ma mère car la rumeur avait annoncé ma mort. La présence d’une garnison allemande m’incite à la prudence, c’est pourquoi je me réfugie à Vouvray, village voisin, où j’ai de la famille, en attendant d’aviser pour la suite. C’est là que je suis surpris, le lendemain par l’annonce du débarquement et l’ordre de mobilisation de l’A.S. par le colonel Romans.

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C) Mon activité dans le maquis de Michaille
Je décide donc de partir avec mes amis du village qui appartiennent au groupe RAMPON de l’A.S. de Bellegarde.
Se succèdent alors des actions comme: barrages routiers avec des arbres abattus, détérioration des lignes téléphoniques, renfort au groupe GUERITCH qui venait de subir des pertes au pont routier de la Dorche, entre Bellegarde et Seyssel, établissement du camp à la ferme des Charmettes pour protéger la route du col de Richemont, destruction du pont de la Dorche et sabotage de la voie ferrée Seyssel-Bellegarde avec l’aide du groupe F.T.P.-M.O.I. commandé par Zambonini, dit Zambo.
Début juillet, nous devons rejoindre le camp d’instruction de Saint Martin du Fresne à pied, en passant par Cuvéry et Le Poizat… grosse fatigue… Le 8 juillet, l’armée allemande lance une grande offensive sur l’ensemble du département. Son avance par Cerdon oblige le commandant du camp de Saint Martin à ordonner la dispersion, faute d’armes et de munitions. Seul, le groupe RAMPON reçoit les fusils disponibles, heureusement pas des mitraillettes dont la portée est trop faible, pour être relancé dans la bataille. Sa mission: atteindre à nouveau Trébillet où les Allemands sont contenus depuis 24 h. déjà, pour relever un groupe de l’A.S. de Bellegarde éprouvé, le lieutenant Curtis et Lugand étant blessés, et récupérer ses deux fusils mitrailleurs à Giron. La montée s’effectue d’abord en camion jusqu’à Saint Germain de Joux puis à pied car la route est barrée par d’énormes sapins abattus. Curtis n’est plus à Giron mais à Belleydoux. Donc, il nous faut descendre au fond de la vallée de la Semine puis remonter jusqu’à Belleydoux. La nuit tombe. On nous sert une soupe avant que nous ne reprenions, de nuit, le chemin de Giron puis de Trébillet par la combe du Collet et Echazeau. Nous prenons position dans un bois, sur le versant gauche de la rivière, juste en face du tunnel de la Crotte où les Allemands sont immobilisés. J’ai vu, ce jour là, la troupe allemande utiliser toute la population de Châtillon, y compris les bébés, disposée en cortège, comme un rempart mobile à l’abri duquel ils purent dégager la route obstruée par l’explosion de la falaise (mine allumée par Albert Dreyer). L’A.S. de Nantua et Saint Germain qui les bloque frontalement a alors l’idée d’utiliser la déclivité de la voie ferrée pour envoyer un wagon bourré d’explosifs. Un agent de liaison nous a avertis de ce qui allait se passer, aussi lorsque nous avons entendu le bruit caractéristique du roulement du wagon fou sur la voie ferrée, de plus en plus rapide, nous avons cessé de tirer. Énorme explosion dans le tunnel où les blessés allemands étaient abrités. L’artillerie légère et les mitrailleuses lourdes nous prennent à partie encore plus rageusement, sans résultat. Nous avons de la chance. Mon camarade Joseph Brunet, insensible au danger, s’expose constamment pour pouvoir mieux tirer avec son fusil-mitrailleur que j’approvisionne. La vallée est étroite et la fusillade et la canonnade la remplissent d’un bruit assourdissant. En fin d’après-midi, une autre colonne allemande arrive par Nantua. La tenaille se referme. Nous recevons l’ordre de décrocher et de disparaître. Retour à Giron et nuit de repos bien nécessaire à la belle étoile dans la forêt à la Croix de Giron.
Le lendemain, nous pouvons observer depuis là, le bombardement et le mitraillage de Belleydoux par deux avions qui viennent virer au-dessus de nos têtes avant de plonger dans la vallée. Joseph Brunet, tireur au fusil mitrailleur enrage de ne pouvoir tirer car ils sont vraiment à bonne portée. Mais les ordres sont formels, il faut disparaître, donner l’impression que les maquis sont anéantis. Ce jour là, en revenant d’un poste d’observation éloigné de mon groupe, je rencontrai dans la forêt un homme seul. Tous les deux sur nos gardes, fusil prêt à tirer, nous aurions pu nous entre-tuer si nous ne nous étions pas reconnus. C’était Boujon du collège Carriat, mon rival lors des championnats scolaires de cross-country. Le lieutenant "Maxime" emmène son unité au Crêt de Chalam, dernier refuge. Le groupe RAMPON assure la protection en arrière garde, couvert en dernier ressort par Joseph et moi-même avec un fusil mitrailleur.
Dispersés par petits groupes, nous nous installons dans la forêt, près de la Borne au Lion, mais nous devons déjouer les reconnaissances aériennes, et même parler bas car les patrouilles allemandes passent tout près. Pendant quelques jours, pas de ravitaillement, rien à boire et plus que jamais, les nuits nous paraissent fraîches.
Les Allemands semblent avoir abandonné la poursuite et se contentent de contrôler les grands axes. Décision du commandement: que les groupes qui le peuvent rejoignent le secteur où ils seront en mesure de se nourrir et attendent l’ordre de regroupement. Le groupe RAMPON décide alors de se rendre sur le plateau de Retord, dont une partie près de Cuvéry, d’où il pourra descendre facilement sur Vouvray où nous pourrons être ravitaillés par nos familles. Notre itinéraire, qui doit le plus possible rester sous le couvert de la forêt, passe par-dessus le tunnel routier de Giron-Champfromier et descend dans un grand talweg boisé entre Saint Germain de Joux et Trébillet. Il faut traverser la Semine, la route nationale puis la voie ferrée. C’est risqué à cause des patrouilles incessantes qui contrôlent le fond de la vallée. Après une remontée pénible dans l’étroit ravin des Galanchons, sous la conduite de mon cousin Maurice Marinet qui connaît bien les lieux, on atteint facilement les hauts de Vouvray à la nuit tombée. De grandes lueurs dont nous nous demandons l’origine sont visibles dans le village.
Nous descendons prudemment jusqu’aux premières maisons au pied des ruines fumantes de la maison Blanc, dans la nuit. Une colonne allemande pédestre était venue au village suite à une dénonciation, pour arrêter quatre jeunes. Monsieur Favre, cultivateur âgé les avait vus venir et avait couru pour prévenir les villageois mais il était déjà trop tard. Ma jeune sœur Andrée, en vacances chez mon grand-père savait que dans la maison voisine le maquisard André Blanc était venu voir ses parents. Elle a couru le prévenir mais les Allemands étaient déjà là. Les quatre Vouvraysans ont été arrêtés, emmenés à Seyssel, à pied, enchaînés derrière un char traîné par des chevaux, dont deux ont été volés à mon oncle Albert Marinet. Les prisonniers furent abattus avec cruauté le lendemain. Trois maisons ont été incendiées. Adrien Brunet, caché dans une haie, a échappé à la capture mais a assisté impuissant à l’incendie de la maison familiale. Une petite grotte de la combe de Vaud, toute proche, nous abrite pendant deux jours, puis nous reprenons le chemin de la montagne pour nous établir à Cuvéry, dans la forêt près de la ferme du Châtelet. Nous couchons à la belle étoile avant de récupérer les tôles du toit d’une ferme incendiée pour construire un abri sommaire où nous vivrons deux semaines environ. De temps en temps, nous descendons, de nuit, nous ravitailler à Vouvray.
Début août, le colonel Romans ordonne le regroupement à Montanges des unités éparses afin de restructurer le dispositif et reprendre le combat. C’est là que j’apprends que la compagnie F.U.J. est stationnée à Plagnes à quelques kilomètres, et que Roger Guettet, évadé, s’y trouve.
J’abandonne donc mes camarades de la Michaille pour retrouver les F.U.J. dont les circonstances m’avaient séparé. Le 18 août, lorsque j’y arrive, deux camions sont sur le départ. On me donne aussitôt un fusil et je rejoins Roger dans le véhicule commandé par "Fakir", tout heureux de retrouver mon vieux copain. Nous ferons partie d’un convoi de 18 camions rassemblés à Corlier pour effectuer un raid nocturne jusqu’à Montluel où un train destiné à l’Allemagne, bourré de marchandises volées par les Allemands est immobilisé. Le convoi, tous phares allumés, passe devant l’aérodrome d’Ambérieu sans que les Allemands interviennent. Notre véhicule est désigné pour récupérer des chaussettes. Un camion plein de chaussettes! … D’autres font le plein de farine, de produits alimentaires, etc.
Retour à Plagnes sans que soit tiré un seul coup de fusil. Le 26 août, la compagnie F.U.J. qui appartient au bataillon CLIN quitte Plagnes pour Meximieux. Objectif : la région lyonnaise pour désorganiser la retraite allemande de la vallée du Rhône, suite au débarquement allié sur la côte méditerranéenne.

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D) Les combats meurtriers d'août 1944 contre la 11ème Panzer Division
Le 28 août arrive: enfin une avant-garde américaine. La ville de Meximieux est en liesse mais ignore encore la violence de la bataille qui va s’y dérouler bientôt.
Trois compagnies du bataillon dont celle des enfants de troupe où se trouve notre ami Bensoussan, occupe le camp militaire de La Valbonne. André Benssoussan était arrivé au lycée Lalande au début de l’année 1944 venant de l’école des enfants de troupe, c’est à dire le lycée militaire d’Autun replié au camp de Thol, entre Poncin et Pont d’Ain. Il en portait encore l’uniforme. Il en avait été chassé parce que juif. Sa forte vocation était de faire une carrière d’officier. Nous l’avons tout de suite reconnu comme étant des nôtres et incorporé à ma trentaine. Au mois de mai 1944, il m’annonce son départ. En effet, la totalité de son école avait pris le maquis sous les ordres du lieutenant Signori, dit Mazaud, et il tenait à combattre avec ses camarades. Il fut tué le 31 août à La Valbonne, à nos côtés, la section "JO" de la compagnie F.U.J. étant venue précisément relever les enfants de troupe très éprouvés.
Le jeudi 31 août, les Panzers S.S. attaquent, infligeant des pertes sévères. La section "JO" dont je fais partie monte en renfort pendant la nuit, sous un gros orage. Un ancien combattant mutilé de 14-18, père d’une camarade de lycée, nous a regardé partir de Meximieux en disant : "quelle folie d’envoyer ces jeunes au combat sans casques ni sacs, en bras de chemise !…"
Le matin, un violent bombardement se déclenche qui sera fatal à André Bensoussan, entre autres. Onze morts chez les enfants de troupe, pas de pertes dans notre section mais cela devient intenable. Nous recevons l’ordre de repli car les Allemands sont arrivés à Pérouges et nous sommes menacés d’encerclement. Roger Guettet participe au brancardage d’un blessé sérieusement atteint à la tête. La section "JO" est chargée de couvrir la retraite qui s’effectue dans une plaine absolument horizontale et nue, sous un bombardement intense, très impressionnant qui nous oblige à progresser par bons successifs. Henri Rosset et moi sommes désignés pour rester en arrière, un temps, avec un fusil mitrailleur, pour parer une éventuelle poursuite par l’infanterie. Cela s’avérera inutile car nous n’avons à faire qu’à l’artillerie.
Enfin, nous atteignons la rivière d’Ain, accueillis par les servants d’un canon américain ! Nous franchissons la rivière au gué de Charnoz. C’est fini pour nous. Là, au milieu de la compagnie des enfants de troupe, je retrouve Pierrot Ecochard, condisciple et bon copain de Lalande, très éprouvé par les deux journées qu’il venait de vivre.
Nous nous installons au repos au camp militaire de Leyment pendant que les autres sections de la compagnie subissent à leur tour le choc au château de Meximieux et dans la ville où les Panzers S.S. et les chars américains s’affrontent. Dans la nuit du 1er au 2 septembre, des renforts américains arrivent et la section "JO" est chargée de recueillir les corps de nos camarades tués au pont de Chazey. Triste souvenir… Les Allemands se retirent, la bataille de La Valbonne-Meximieux est terminée.
Le 8 septembre, le bataillon CLIN est regroupé pour partir en renfort à Valdaon dans le Doubs. Nous partons dans des camions découverts, traversons Bourg libérée le 4 septembre et roulons de nuit jusqu’à Champagnole. Mal habillés, nous avons froid. Le 9 septembre, nous défilons dans les rues de cette ville que nous quittons le 10 pour revenir à Bourg où nous défilons en fin d’après-midi sous les acclamations de la foule. Pourquoi ce contrordre : un retour sur Bourg ? Je l’ignore. Le 11 septembre, nous retrouvons notre cantonnement de Leyment pour peu de temps puisque la compagnie F.U.J. sera dissoute le 25 septembre. Pour ceux qui veulent continuer à se battre, il faut s’engager dans l’armée régulière qui doit combattre sur le front des Alpes. C’est ce que feront le plus grand nombre. Je fus fortement tenté de les imiter mais Roger Guettet, plus raisonnable, me persuada de rentrer. Mais, au lieu de retourner tout de suite au lycée, je pris une année de congé afin d’aider ma mère, écrasée de travail du fait de l’absence de mon père.

 

 


Je me retrouvai donc, avec deux ans de retard, en quatrième année, donc en formation professionnelle à l’école normale rouverte, en compagnie de René Lèthenet et Paul Morin de retour de déportation, Jean Métral, démobilisé de la 1ère armée, ainsi qu’un Alsacien et un Mosellan de retour de la Wehrmacht (deux "malgré nous") envoyés là pour se "refranciser" au niveau de la maîtrise de la langue. Singulier mélange que le directeur, Monsieur Dérioz sut gérer avec tact.

 


Durant cette année, le lycée Lalande reçu, en tant que collectivité, la médaille de la Résistance par un décret en date du 3 octobre 1946. Deux établissements scolaires français seulement furent ainsi distingués, le second étant le lycée militaire d’Autun, ex-compagnie des enfants de troupe stationnée à Thol dans l’Ain. La remise de cette décoration au drapeau du lycée eut lieu en grandes pompes sur le terrain de sport du lycée que nous appelions la pelouse. À cette occasion, trois lycéens reçurent également cette décoration: Jacques Laprade, Gilbert Guilland et moi-même. Roger Guettet, médaillé lui aussi était absent et Marcel Thenon et Paul Morin avaient déjà été distingués, par ailleurs. Le directeur de l’E.N., invité à la cérémonie mais ignorant que j’étais parmi les décorés, vint me trouver le soir en salle d’études pour me faire-part de sa surprise et me féliciter. Cela le conduisit à réétudier mon dossier et obtenir que je bénéficie, ainsi que Lèthenet et Morin d’une session spéciale du C.A.P. et donc d’une titularisation immédiate. Comme ma situation financière était extrêmement précaire, ce fut un grand soulagement pour moi et ma famille.

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E) Le retour à la vie normale
L'affluence des "résistants" de la dernière heure, la remise en selle des militaires dont la plupart ne nous avaient pas aidés, l’épuration pratiquement nulle sont pour nous autant de sujets de déception. Par exemple le procès truqué du milicien Bigot, celui-là même qui avait blessé Roger Guettet qui, après avoir été condamné à mort, a été acquitté en deuxième comparution par la cour d’assises de Dijon sans que sa victime ait été convoquée. J’ai, personnellement, pendant de nombreux mois, recherché en vain l’homme qui avait dénoncé mon père… un certain Caretti dont on pense qu’il s’est finalement enfui en Italie sans laisser de traces…
Mais il faut faire son métier d’instituteur à Bellegarde, fonder un foyer, élever deux fils. J’aurai la chance de réaliser un vieux rêve: devenir prof de gym, et, de plus dans le même collège où j’avais été élève. Mais le besoin d’agir, d’être utile est toujours là, comme en 1942. Alors, ce sera non pas des luttes armées mais l’engagement dans la vie associative et dans la vie municipale: 25 ans de monitorat bénévole et 20 ans de présidence dans la société locale de gymnastique dont j’étais issu. 30 ans de présence active au Conseil municipal dont 18 ans comme maire-adjoint.
Après un deuil douloureux, il faut encore lutter et par bonheur reconstruire un nouveau foyer qui viendra ajouter deux enfants à la famille. Ainsi, je m’achemine vers la retraite professionnelle. Retraite, quel vilain mot! C’est, au contraire le temps libre pour tenter d’œuvrer pour un monde meilleur et surtout pour rencontrer les enfants des écoles et les jeunes des lycées (surtout de notre lycée Lalande) afin d’apporter mon témoignage sur cette période de l’histoire si cruelle, si meurtrière, si lourde de conséquences. Il est impératif, en effet, de lutter contre les agissements des néo-nazis et négationnistes de tout poil qui sévissent jusque dans les universités, comme en témoigne la récente désignation par le ministre de l’Éducation nationale Jack Lang d’une commission d’enquête sur les intolérables dérives constatées au sein de l’Université Lyon 3 qui porte pourtant le nom de Jean Moulin.
Car, il faut toujours faire face…

 

Bellegarde le 3 mars 2006
Jean Marinet

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Bibliographie complémentaire :


1. "La Résistance dans l'Ain
Essai sur l’histoire des F.U.J."
Brochure par René Lèthenet, Jean Marinet et Paul Morin.
2. "Histoires peu ordinaires de lycéens ordinaires"
Recueil de témoignages
Édité par l’association "Résistance lycée Lalande"

3. "L’affaire de la Trésorerie Générale"
Recueil de témoignages et synthèse par Jean Marinet
Édité par l’association "Résistance lycée Lalande".

 

Renseignements complémentaires :


Le 24 novembre 1943, ont été arrêtés en même temps que mon père et à cause de la même dénonciation : Joseph Demornex de Saint Jean de Gonville, John Masson de Thoiry, Adhenot de Bellegarde et Lucien Pouchoy et son épouse de Bourg en Bresse.
Ont survécu à la déportation : Joseph Demornex, Madame Pouchoy et Adhenot. Cependant, ce dernier, dont la santé était fortement compromise, est mort quelques années plus tard.

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